Lorsqu'une entreprise engage une démarche de décarbonation, le réflexe est souvent de raisonner en tonnes de CO₂ équivalent. Cette approche est logique : elle permet de consolider l'ensemble des émissions de gaz à effet de serre dans une unité commune et de simplifier le pilotage.

Mais cette simplification a aussi ses limites. Tous les gaz à effet de serre n'ont ni le même impact, ni le même comportement dans l'atmosphère. Pour les directions achats qui cherchent à orienter leurs efforts là où ils seront les plus efficaces, cette distinction mérite d'être prise en compte.

L'équivalent CO₂ : utile, mais parfois insuffisant

La comptabilité carbone repose sur une convention largement utilisée : convertir l'ensemble des émissions en équivalent CO₂. Cette méthode facilite la comparaison des activités, la communication des résultats et le suivi des trajectoires de réduction. Elle reste indispensable.

Cependant, elle peut masquer certaines différences importantes entre les gaz à effet de serre, notamment leur potentiel de réchauffement global et leur durée de vie dans l'atmosphère.

Ces deux paramètres influencent directement la vitesse à laquelle une réduction d'émissions produit un effet sur le climat.

Le méthane : un levier souvent sous-estimé

Le méthane (CH₄) représente un cas particulièrement intéressant.

Son potentiel de réchauffement global est environ 28 fois supérieur à celui du CO₂ sur une période de 100 ans. Pourtant, sa durée de vie dans l'atmosphère est beaucoup plus courte : environ 12 ans, contre plusieurs siècles pour le dioxyde de carbone.

Concrètement, cela signifie qu'une réduction des émissions de méthane peut produire des effets plus rapides sur le ralentissement du réchauffement climatique.

Selon les travaux du Programme des Nations Unies pour l'Environnement, une réduction de 45 % des émissions anthropiques de méthane au cours de la prochaine décennie pourrait éviter près de 0,3°C de réchauffement d'ici le milieu du siècle.

Cela ne remet évidemment pas en cause la nécessité de réduire les émissions de CO₂. Les deux approches sont complémentaires. Mais cette réalité invite à s'interroger sur la hiérarchisation des actions de décarbonation.

Pourquoi ce sujet concerne directement les achats

Le méthane est principalement émis dans trois grands secteurs :

  • l'agriculture et l'élevage ;
  • l'énergie (production, transport et distribution des combustibles fossiles) ;
  • la gestion des déchets.

Or ces secteurs se retrouvent fréquemment dans les chaînes d'approvisionnement des entreprises.

Pour de nombreuses organisations, une part significative des émissions de Scope 3 est liée à des fournisseurs opérant dans ces filières. Comprendre les mécanismes d'émission permet alors d'identifier des leviers parfois plus accessibles ou plus rapides à déployer que d'autres initiatives de décarbonation.

L'enjeu n'est pas de devenir expert du méthane, mais de mieux orienter les priorités.

Ce que cela peut changer dans la pratique

Cette lecture par type de gaz peut enrichir plusieurs démarches achats.

Mieux cibler les catégories prioritaires

Toutes les catégories d'achats ne présentent pas les mêmes enjeux climatiques. Une cartographie qui identifie les sources potentielles d'émissions de méthane permet d'affiner les priorités d'action et de concentrer les ressources là où l'impact peut être le plus significatif.

Enrichir le dialogue fournisseurs

Les démarches de décarbonation reposent de plus en plus sur la collaboration avec les fournisseurs.

Dans certains secteurs, les solutions existent déjà : amélioration de la gestion des effluents d'élevage, unités de méthanisation, réduction des fuites sur les infrastructures énergétiques, valorisation du biogaz ou encore évolution des pratiques agricoles. Intégrer ces sujets dans les échanges fournisseurs permet de mieux comprendre les trajectoires envisagées et d'identifier les projets les plus pertinents.

Relier performance environnementale et performance économique

L'un des défis récurrents de la transformation durable reste l'équilibre entre impact environnemental et contraintes économiques.

Certaines technologies de réduction du méthane présentent des modèles économiques intéressants : récupération de gaz valorisable, amélioration de l'efficacité opérationnelle ou réduction des pertes.

L'analyse ne peut donc pas être uniquement environnementale. Elle doit également intégrer les notions de coût total, de retour sur investissement et de création de valeur partagée avec les fournisseurs. C'est souvent à cette intersection entre achats, finance et RSE que se construisent les trajectoires les plus robustes.

Une opportunité pour renforcer le pilotage du Scope 3

Les exigences réglementaires et les attentes des parties prenantes poussent les entreprises à mieux comprendre leurs émissions indirectes. Dans ce contexte, piloter uniquement à travers un indicateur agrégé peut parfois limiter la capacité à identifier les leviers les plus pertinents.

Une approche complémentaire consistant à analyser les émissions par type de gaz permet d'apporter une lecture plus fine des enjeux et des opportunités de réduction.

Pour les achats, cela peut se traduire par trois premières étapes simples :

  1. Identifier les catégories les plus exposées aux émissions de méthane.
  2. Intégrer ces enjeux dans les échanges avec les fournisseurs concernés.
  3. Évaluer les projets de réduction en tenant compte à la fois de leur impact climatique et de leur viabilité économique.

En conclusion

Derrière le sujet du méthane se cache une question plus large : comment orienter les efforts de décarbonation vers les leviers les plus efficaces ?

La réponse passe rarement par une opposition entre CO₂ et méthane. Elle repose davantage sur une compréhension fine des sources d'émissions et sur la capacité à transformer cette connaissance en décisions opérationnelles.

Pour les directions achats, l'enjeu est moins de produire davantage de reporting que d'identifier les actions capables de créer simultanément de la valeur économique, environnementale et opérationnelle. C'est précisément dans cette articulation entre performance achats et performance durable que se joue une partie importante de la transition.

Philippe Beaud

Consultant Senior en Achats & Transformation Durable

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