Les engagements pris par certains groupes internationaux en matière d'économie circulaire ont une valeur forte vis-à-vis des différentes parties prenantes et ont marqué le pas pour davantage de conscience environnementale vis-à-vis des consommateurs. En ce sens, toutes les initiatives qui ont concouru à mettre en valeur la prolifération excessive des matières plastiques et leurs conséquences sur l'environnement ont su créer une nouvelle conscience et, de manière pragmatique, ont réussi à faire poser des engagements aux grands émetteurs de produits fabriqués à base de matière vierge. Ceci est en soi une avancée majeure.

Face à ces progrès, on peut cependant s'interroger sur un certain nombre de facteurs concomitants et collatéraux, que l'on peut classer en trois catégories.

Tout d'abord, la chaîne de valeur du plastique est complexe, mais une chose est certaine : elle ne repose pas uniquement sur les industriels qui fabriquent des produits achetés par les consommateurs. Il y a en amont des transformateurs ainsi que des entreprises du secteur pétrochimique qui restent assez peu soumises à des formes d'engagements structurés et structurants pour leur secteur et qui viseraient à réduire la production de plastique issue de matière vierge. On aperçoit une première forme de déséquilibre où d'un côté des engagements sont pris et, à l'autre bout du spectre de la chaîne de valeur, la logique de déclaration volontaire et unilatérale fait encore maître mot.

Ensuite, le fait de prendre des engagements en matière de recyclabilité implique d'avoir des filières de recyclage dans les pays où opèrent les industriels qui prennent ces engagements, ce qui n'est pas le cas dans beaucoup de géographies. On assiste donc à des prises d'engagements qui reposent sur des capacités locales de collecte et de recyclage qui sont insuffisantes ou encore simplement inexistantes.

Dans une proportion importante des pays du globe, la gestion des déchets s'opère de manière informelle, grâce à des collecteurs de rue qui opèrent de manière manuelle et permettent une collecte plus ou moins efficace dans des géographies où il est difficile de collecter de l'impôt pour financer des infrastructures de recyclage. Par conséquent, les industriels émetteurs de produits à base de plastique se retrouvent éventuellement contraints de gérer eux-mêmes le problème d'absence d'infrastructure en opérant des modèles de collecte hybrides à travers des projets pilotes dont le passage à l'échelle s'avère souvent difficile. Le problème est donc le passage à l'échelle de ces projets pilotes qui souvent opèrent en étant subventionnés et dont le modèle économique reste difficile à trouver dans des géographies où les systèmes de financement via les REP (Responsabilité Élargie des Producteurs) n'existent pas.

De plus, les gouvernements locaux sont souvent passifs mais favorables à ces solutions informelles car elles règlent un problème majeur pour les municipalités à coût très faible voire inexistant. Il est donc très difficile, pour un industriel, de s'insérer dans cet écosystème, car d'un côté le système informel coûte très peu, est assez peu efficace mais gère, d'une certaine manière, le problème des déchets, et d'un autre côté toute tentative de professionnaliser ces filières se heurte à des cultures locales très fortes, souvent réfractaires à d'autres modes opératoires, davantage industriels, qui impliqueraient des contraintes et seraient inflationnistes pour les habitants. C'est également une des raisons pour lesquelles les industriels du recyclage opèrent assez peu dans ces géographies, car ils savent qu'ils ne pourront pas être compétitifs par rapport à l'économie informelle.

Enfin, ces mêmes industriels, tout en posant des engagements liés à l'économie circulaire, n'ont pas renoncé à leur logique de croissance. Ceci augmente fortement la demande de matière plastique recyclable et crée une tension importante sur le marché du plastique recyclé, notamment sur le marché du PET. Cette tension et cette course à la matière recyclée viennent créer des tensions sur certaines zones géographiques ainsi que sur les conditions de collecte de cette matière. En effet, ces géographies qui produisent et consomment une partie importante du plastique dans le monde sont une source importante de matière recyclée, mais les conditions sociales dans lesquelles s'opèrent la collecte et le tri sont en deçà de tous les standards occidentaux qui régissent les conditions de travail. On ne peut pas forcément dire que les conditions de travail des collecteurs de rue se soient dégradées au cours des dernières années (elles sont malheureusement identiques), mais jusqu'à présent les industriels étaient peu acheteurs de la matière collectée, alors qu'aujourd'hui c'est de moins en moins le cas. Or dans nombre de ces géographies, le travail des enfants peut être encore présent, les conditions sanitaires et sociales dans lesquelles opèrent les collecteurs et autres travailleurs de la chaîne de valeur ne sont pas équivalentes aux standards européens, en termes de protection sociale, maladie, d'horaires de travail, de retraite… Au-delà des engagements pris concernant le poids de matière recyclée présente dans la fabrication des produits finis, les industriels doivent également prendre en compte les conditions sociales dans lesquelles la collecte s'opère. En posant simplement cette nécessité, il doit en découler une série de processus d'audit, de contrôle, de stratégie achats et surtout de compréhension des populations locales qui opèrent ces collectes. En effet, et pour terminer, les populations de collecteurs de rue ont souvent une empreinte culturelle forte, des pratiques qui datent de plusieurs générations, des modes de fonctionnement très spécifiques qu'il convient d'appréhender et de comprendre avant de vouloir s'insérer dans un tel écosystème.

Pour résumer : en essayant de résoudre le problème de pollution plastique et ses conséquences catastrophiques pour l'environnement, nous avons fait porter des engagements sur une petite proportion de la chaîne de valeur en omettant les producteurs de résines, nous n'avons pas fait le lien entre ces engagements et les capacités locales de collecte et de traitement des déchets, et enfin nous n'avons pas assez pris en compte les conditions sociales défavorables dans lesquelles s'opère la collecte des déchets plastiques dans les pays où les infrastructures industrielles ne sont pas suffisamment déployées.

Face à ces enjeux, quelles peuvent être les solutions à mettre en œuvre ?

Tout d'abord, il est important de souligner qu'une action ne devrait pas chercher à se substituer à l'économie informelle de collecte des déchets en place. En effet, celle-ci fait vivre un nombre important de familles et contribue néanmoins à collecter massivement de la matière qui finirait soit brûlée, soit dans les océans. Enfin cette collecte s'opère néanmoins à moindre coût pour les municipalités qui ont peu ou pas de moyens de financement de ces services publics.

Par conséquent, et pour un industriel émetteur de produits à base de plastique, la question est de savoir comment s'insérer et être incrémental dans une chaîne de valeur déficiente, mais néanmoins existante, et ce afin de pouvoir répondre à ses engagements d'insertion de matière recyclée dans ses produits de manière socialement responsable, sur l'ensemble de sa chaîne de valeur.

À cette question, plusieurs scénarios peuvent être explorés.

Tout d'abord, et en amont d'établir une stratégie à ce sujet, la première étape est de comprendre comment les collecteurs de rue travaillent et sont organisés, quelle est leur histoire ainsi que la dynamique culturelle qui permet à la communauté d'œuvrer ensemble. La même approche devrait être conduite afin d'entrer en contact avec les ONG locales et initiatives existantes, afin de comprendre ce qu'elles font déjà et développer un œil critique quant à l'efficacité de leurs actions. Ce travail devra notamment aboutir à établir de manière précise la chaîne de valeur locale et les interactions entre les différents acteurs.

Une fois cette première étape complétée, deux priorités doivent être établies :

  • Comment contribuer à créer davantage d'efficacité « industrielle » au sein des chaînes de valeur existantes ?
  • Comment assurer que des critères de conformité sociale sont respectés tout au long des chaînes d'approvisionnement ?

Ces deux questions sont très liées puisque la deuxième générera des surcoûts qu'il faudra financer avec des modèles issus de la première question.

Concernant le premier point, là encore plusieurs solutions peuvent être étudiées, allant du repérage d'unités potentiellement candidates pour de bonnes raisons (même très en amont de la chaîne de valeur), jusqu'à créer des unités dans des localisations pertinentes. Pour répondre à cette question, plusieurs paramètres doivent être étudiés tels que l'environnement légal, les infrastructures existantes, la capacité de traçabilité… Étant donné la complexité des chaînes de valeur, il faudra prioriser et travailler sur les plus gros volumes dans un premier temps.

Concernant la deuxième question, il faudra tout d'abord établir des grilles réalistes de standards sociaux, établir une base de départ et bâtir des programmes permettant l'amélioration continue. En effet, même s'il existe des référentiels de standards sociaux, il convient de les mettre en parallèle de ce qui est réellement applicable localement. Quant à la base de départ ou baseline, celle-ci ne pourra être évaluée que par échantillonnage, et enfin l'amélioration continue des standards sociaux doit être intégrée dans des contrats marchands dans lesquels la performance sociale est un critère d'obtention et de pérennité de la relation commerciale.

Une stratégie visant à améliorer la performance de volume et sociale de la collecte devra se jouer à plusieurs niveaux : vis-à-vis des collecteurs, des intermédiaires, des transformateurs, mais également de l'écosystème en place.

Les achats sont au premier rang des acteurs de cette nécessaire transformation, puisqu'ils doivent responsabiliser et encourager économiquement chaque acteur de la chaîne de valeur à intégrer des critères sociaux pour pouvoir justifier d'approvisionnements socialement responsables.

Cela signifie que les stratégies achats, dans ces géographies, doivent être tactiques afin d'être stratégiques. En effet, faire jouer la concurrence au mieux-disant social est une manière de faire progresser les pratiques. Il conviendra d'aller encore plus loin pour ces industriels, jusqu'à même définir des zones d'approvisionnement socialement responsables et contribuer à orienter les flux vers ces zones, tout en jouant la carte de l'allocation des volumes au mieux-disant social.